En période de confinement, continuer d’assurer les missions premières d’un parc zoologique: la conservation et la sensibilisation

Fermé depuis le 15 mars, le Parc Zoologique & Botanique de Mulhouse continue de “vivre” au cœur de l’une des agglomérations françaises les plus sévèrement touchées par le covid-19. Acteurs de premier plan de la conservation des espèces animales menacées et de la sensibilisation des publics, les parcs zoologiques continuent de prendre soin de leurs pensionnaires et de leur bien-être, en ces temps d’effectifs réduits, tout en gardant un œil attentif sur les programmes de conservation auxquels ils participent à travers le monde, et en préparant le “monde d’après”. Le point avec Brice Lefaux, vétérinaire, directeur du Parc Zoologique & Botanique de Mulhouse.

© M.FOOS

Du quotidien du parc, en cette période de confinement

Comment s’organise la vie du Parc zoologique & botanique de Mulhouse, pendant sa fermeture ?
Brice Lefaux : Le Parc zoologique & botanique de Mulhouse, pendant cette période de confinement, a continué son activité de protection des espèces animales, en faisant en sorte que nos animaux survivent et soient dans le meilleur bien-être possible. « Survivre », le terme est fort, mais la mission première du personnel soignant des animaux, au-delà du simple nourrissage, est bien d’éviter que des maladies se développent du fait d’un manque d’hygiène des enclos. La santé et le bien-être des animaux sont de notre responsabilité et nous devons l’assumer collectivement. Nous avons ainsi déployé un plan de continuité d’activité, où tous les efforts sont concentrés en direction des animaux. Les personnels indispensables, comme les soigneurs et les vétérinaires, sont présents pour pouvoir s’occuper des animaux. J’ajoute ici, et je les remercie, les personnes chargées de la maintenance des bâtiments où se trouvent les animaux. Nous travaillons avec un seul tiers des effectifs, de façon à protéger notre personnel, pour pouvoir assurer l’essence de notre travail : la santé et le bien-être des animaux. Les animaux ne s’aperçoivent de rien, rien ne change pour eux : ils sont nourris de la même façon, nous n’avons aucun souci d’approvisionnement de viande, de légumes, de granulés. Les soigneurs sont un maillon indispensable à la vie d’un parc, ils sont mobilisés au quotidien, fournissent un effort. Ils travaillent par exemple plus longtemps, renoncent pour l’instant à leurs congés, à leurs formations, ce qui permet d’organiser les rotations et d’avancer avec des effectifs réduits. Ces mesures sont prises pour protéger le personnel et éviter d’avoir trop de personnes qui se côtoient.

Jerome et les sakis© Zoo de Mulhouse

De la mission de conservation ex situ

La mission première d’un parc zoologique est la conservation des espèces menacées. Comment mène-ton à bien cette mission dans un tel contexte ?
Brice Lefaux : Le travail de conservation continue. Dans le cadre des Programmes Européens d’Élevage, les EEP, qui concernent plus de la moitié de nos espèces, nous continuons de faire les reproductions que les coordinateur des programmes nous ont demandé de mener. La principale difficulté pour la conservation ex situ vient de la collaboration entre parcs rendue difficile par les confinements. C’est l’union des parcs zoologiques entre eux qui fait que l’on arrive à avoir des programmes de conservation. Lorsque les parcs zoologiques ferment, qu’il n’y a pas d’activités autres que de s’occuper des animaux avec des effectifs réduits, les transferts d’animaux et leurs préparatifs sont retardés. Tous les échanges prévus sont reportés à des dates ultérieures. Nous devions par exemple accueillir un couple de macaques de Sulawesi et un tapir malais qui n’arriveront que plus tard. Les échanges, gratuits et bénévoles, expression de la collaboration entre zoos, signature d’un programme de conservation à l’échelle d’une grande région comme l’Europe, qui permettent aux populations d’espèces menacées une survie sur au moins cent ans, sont pour l’instant bloqués. La collaboration entre les parcs zoologiques est la force de ces programmes de conservation ; cette collaboration peut être mise à mal par les difficultés financières que vont rencontrer certains parcs si la situation perdure et que des zoos ferment. Nous avons la chance, à Mulhouse, d’être un site public, soutenu par la collectivité. Mais les parcs zoologiques privés sont des petites entreprises, à la trésorerie fragile, assurée principalement par les visiteurs. Le danger est réel.

De la mission de conservation in situ

Les parcs zoologiques mènent également des actions de conservation sur le terrain, là même où les espèces sont menacées. Quid de ces actions ?
Brice Lefaux : Là encore, les menaces sont réelles. Les actions de conservation in situ sont méconnues du grand public ; elles représentent pourtant 2 millions d’euros par an pour les parcs zoologiques français, qui sont injectés dans des actions de conservation in situ. Cette économie de la conservation in situ est méconnue du grand public parce qu’elle concerne des programmes d’échelle moyenne : nous ne parlons pas ici de programmes de reforestation de milliards d’hectares, nous parlons de programmes qui touchent un parc national, quelques villages, etc. Mais ces
actions sont précieuses et indispensables… Et nous sommes inquiets. Prenons un exemple concret. L’exécutif de l’AEECL auquel le Parc zoologique & botanique de Mulhouse appartient en tant que membre fondateur (AEECL, Association européenne pour l’étude et la conservation des lémuriens) vient de se rassembler en réunion de crise. Les 36 membres de l’association, dont la plupart sont des parcs zoologiques, sont actuellement fermés avec des recettes au point mort. Le travail de l’AEECL, depuis plus de quinze ans, est de soutenir les programmes d’éducation en soutenant 80 professeurs malgaches qui reçoivent un salaire via l’AEECL. L’AEECL permet également le versement d’un salaire à 16 autres personnes, réparties sur une dizaine de villages, chargées de surveiller les zones d’habitat des lémuriens. Visiter un zoo en Europe, c’est payer un ticket d’entrée qui permet de financer des salaires dans une campagne très éloignée et oubliée de tous à Madagascar. Si à l’issue de cette crise, nous n’avons plus les moyens de financer ces actions, un cercle vicieux se met en route. Cette année, l’AEECL devra renoncer à certaines actions, comme la plantation d’arbres, parce que les zoos n’auront pas les moyens de payer leurs cotisations. Nous avons en revanche décidé de continuer à aider les populations, et par ricochet, les lémuriens, en privilégiant les 96 salaires. Le Parc zoologique & botanique de Mulhouse a la chance d’être un site public à but non lucratif, soutenu par une collectivité, Mulhouse Alsace Agglomération : nous pourrons continuer de verser notre cotisation, notre subvention de recherche, à l’AEECL cette année. Mais des parcs privés, si la fermeture dure trop longtemps, seront obligés d’y renoncer, pour payer leurs collaborateurs et assurer le bien-être des animaux dans leurs zoos. La conservation in situ, même si c’est une priorité pour eux, devra passer en second plan.

© Zoo de Mulhouse

De la mission de sensibilisation

Autre mission principale d’un parc zoologique : la sensibilisation de ses publics. Comment continue-t-on de sensibiliser un public qui n’est plus présent ?
Brice Lefaux : Plus de cinquante parcours ludopédagogiques, à destination des professeurs des écoles, des professeurs de SVT de collège et de lycée, et des parents, sont téléchargeables gratuitement sur le site Internet du Parc. Plus de vingt ans de pédagogie sont en ligne, de quoi occuper pendant plusieurs mois les enfants autour de notions comme la biodiversité, la connaissance du vivant, l’évolution, la place de l’homme, l’environnement. Toutes ces notions sont inscrites au programme des manuels scolaires. Nous travaillons avec un professeur détaché par l’Education nationale, qui aide notre équipe à créer ces projets pédagogiques. Nous donnons aussi régulièrement des nouvelles de nos animaux et de nos programmes de conservation à travers les réseaux sociaux. Nous insistons particulièrement sur la nécessité de protéger la planète et sa biodiversité, sur le fait que le monde de demain ne doit pas être celui d’hier.

De la place des parcs zoologiques dans le « monde d’après »

Une notion importante émerge actuellement : celle de « monde d’après ». Quel(s) rôle(s) joueront les parcs zoologiques dans ce « monde d’après » ?
Brice Lefaux : Celui de pôles de conservation et de connaissance. C’est ce qu’est le Parc zoologique & botanique de Mulhouse et ce qu’il sera encore plus demain. Par le maillage de parcs zoologiques dans le monde, nous sommes capables de recueillir des données sur la nature et le monde animal, auquel le public doit être sensibilisé, pour son bien et celui de l’environnement. Dès 2001, le Parc zoologique & botanique de Mulhouse et d’autres parcs dans le monde alertaient sur la « viande de brousse », issue d’animaux sauvages et non d’élevage, sur les problèmes que sa consommation entraînait en termes de perte terrible de biodiversité et de transmission de maladies. Dans les années 1990, des problèmes de coronaviroses causés par la consommation humaine de chauves-souris étaient déjà signalés par les scientifiques. De même pour le SRAS et le MRES, d’autres coronavirus. La Wildlife Conservation Society, avec laquelle collaborent les zoos du monde entier, condamne alors les gouvernements vietnamiens et chinois pour les risques encourus en maintenant les marchés de viande sauvage. Dans le « monde d’après », les zoos devront aller encore plus loin dans ces missions de conservation et de sensibilisation. En Occident, nous sommes moins concernés par la consommation de viande sauvage, mais le message des zoos doit encore plus se tourner vers notre responsabilité à tous dans la perte de biodiversité, par la déforestation importée par exemple ou encore par nos voyages touristiques où l’animal occupe une place d’attraction. Le parc zoologique dans le « monde d’après » doit être encore plus exemplaire pour toujours mieux sensibiliser ses publics, qu’ils soient alsaciens ou chinois, au respect que nous devons porter aux animaux et à la nature en général.

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